David BenaymJournalist · Senior reporter · Author
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Op-ed · 2018

Le Chutzpah de Broadway

David Benaym · juin 2018

Op-ed

Texte intégral (juin 2018)

Quand une notion est intraduisible, autant garder son mot d’origine. C’est ce que les américains ont fait avec le Chutzpah. Si l’hébreu le traduit d’avantage comme de l’insolence, ce mot Yiddish, aux États-Unis, se définie dans les dictionnaires américains comme l’essence meme de l’audacité, pour le meilleur ou pour le pire. L’audace de cette jeunesse issue de l’immigration juive polonaise à la fin du XIXème à Manhattan, fraichement débarquée des pogroms d’Europe de l’est. Comme un héritage improbable, le chutzpah demeure dans le vocabulaire comme une notion plus positive que négative de l’affronté, du culotté, celui qui ose contre toute attente. Mais au delà des mots, c’est dans l’art de la comédie musicale, qui a explosé à Times Square tout au long du XXème siècle, que les compositeurs et paroliers issues du théâtre Yiddish du bas de la ville, du lower east side, que cette audace à pris tout son sens.

Parmi les créateurs les plus connu les frères Ira et George Gershwin qui ont composé Summertime et Rhapsody in Blue. Souvenez-vous du tout debut de cette composition qui commence avec une clarinette Klezmer pour ensuite rentrer dans des themes plus jazzy. C’est ca aussi l’intégration de la tradition yiddish dans le monde magique de Broadway.

Ces jeunes artistes étaient vraiment des précurseurs. Ils ont été les premiers à mettre des acteurs noirs sur scène pour jouer leur propre roles, fini les visage de comédiens blancs grimés de cirage. Rogers et Hammerstein ont raconté les plus belles histoires qui ont encré dans les esprits le rêve américain, avec Oklahoma, ou Le Roi et Moi.

Mais étonnamment à l’époque les themes abordés par ces raconteurs d’histoires n’étaient pas du tout à prédominance juive. Ils cherchaient la plus grande audience possible. C’est un peu comme s’ils étaient rentrés dans un placard, et pour beaucoup pas seulement sur leur judéité.

Mais les sujets abordés étaient souvent sur la différence, la volonté de s’exprimer dans une société qui ne les comprends pas, sur la lutte des classes. Tout le monde peut fredonner “I wanna live in America” sur une musique de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim, un autre auteur issu du yiddishland raconte dans West Side Story, la complexité du rêve américain. Et ce sont toutes les minorités d’hier et d’aujourd’hui qui peuvent encore s’y retrouver,

Autres standards qui continuent de faire sensation tous les soirs à Broadway, les pieces de Fred Ebb, avec Chicago qui a donné le pouvoir aux femmes, ou Cabaret qui aborde la seconde guerre mondiale au travers d’un petit theatre de Berlin où tous les excentriques et les rejetés se retrouvent pour moquer et dénoncer le nazisme. C’est aussi ca Broadway, une critique divertissante mais acide de la société, et souvent dans des fictions imprégnées de réalité.

C’est le cas avec le mythique Fiddler on the Roof, Un violon sur toit qui raconte justement l’histoire des grands parents de ces petits juifs new yorkais. Les pogroms de Russie, l’antisémitisme, et les difficultés que rencontre un père avec trois de ses filles qui ont choisi de se marier chacune en allant plus loin à l’encontre des traditions, voir meme en dehors de leur religion, jusqu’a l’exode inévitable vers le nouveau monde pour échapper a l’oppression.

Cette generation qui a su oser mettre au devant de la scene des sujets interdits ou tabous ont forgé ce Chutzpah qui se retrouve toujours dans la culture américaine, dans l’humour au travers du cinéma et des séries télé. À tel point que Conan O’Brian, le présentateur d’une émission satirique du soir préfère prévenir, non sans audace, le soir de Kippour il ne décrochera pas un seul sourire de ses téléspectateurs, tous ses auteurs juifs ayant pris leur journée pour jeuner…

David Benaym